Classique
Sun Tzu — L'art de la guerre
Classique
Sun Tzu — L'art de la guerre
I. Genèse et paradigme de la pensée stratégique sinique
Rédigé durant la période des Royaumes combattants, l'Art de la guerre émerge d'un contexte d'instabilité où la survie de l'État dépend de sa capacité à gérer le conflit. La stratégie de Sun Tzu ne cherche pas l'anéantissement physique de l'ennemi mais la préservation de l'ordre et des ressources, ce qui en fait un outil de gouvernement avant d'être une doctrine militaire.
La pensée de Sun Tzu repose sur la rationalité absolue : la guerre est un domaine de vie ou de mort dont l'étude ne tolère aucune approximation. L'officier doit bannir l'héroïsme inutile pour devenir un analyste froid, capable de décoder le réel sans passion belliqueuse.
II. Le cadre analytique des cinq facteurs fondamentaux
Sun Tzu inaugure son traité avec une grille d'analyse systémique destinée à évaluer les chances de succès avant tout engagement. Ces cinq facteurs composent l'estimation stratégique moderne :
- Le Tao (loi morale). Harmonie entre le peuple et ses dirigeants, moteur de la légitimité et de la résilience.
- Le Ciel (climat). Variables temporelles et saisonnières qui imposent le tempo des opérations.
- La Terre (terrain). Distances, reliefs et zones d'étranglement qui conditionnent les modes d'action.
- Le Commandement. Leadership évalué selon la sagesse, la sincérité, la bienveillance, le courage et la discipline.
- La Doctrine (méthode). Organisation logistique, hiérarchie et gestion des flux, c'est-à-dire la machine administrative de l'armée.
« L'art de la guerre est de soumettre l'ennemi sans combat. » Sun Tzu, Chapitre III
III. La dialectique du vide et du plein
L'opposition entre le vide (Xu) et le plein (Shi) guide l'économie des forces. Le stratège doit concentrer sa puissance sur les faiblesses adverses tout en dissimulant les siennes. En multipliant les points de pression, il oblige l'ennemi à se disperser jusqu'à devenir faible partout.
Cette géométrie du conflit privilégie l'incertitude : l'ennemi est vaincu parce qu'il ne parvient plus à lire l'espace de bataille. La victoire résulte d'un travail psychologique et informationnel autant que cinétique.
IV. Le renseignement comme pivot de la décision
L'ignorance est le péché capital du commandement. Sun Tzu consacre son dernier chapitre aux espions et décrit cinq types d'agents (locaux, internes, retournés, condamnés, volants) dont l'action coordonnée produit un « filet divin » d'information.
Le renseignement doit couvrir les intentions, la psychologie du général adverse et les failles de sa chaîne de commandement. Sans connaissance préalable, la stratégie n'est qu'un jeu de hasard dangereux.
« Connais ton ennemi et connais-toi toi-même ; eussiez-vous cent guerres à soutenir, cent fois vous seriez victorieux. » Sun Tzu, Chapitre III
V. Fluidité et adaptation au terrain
L'analogie de l'eau structure l'ouvrage : l'eau n'a pas de forme fixe et épouse le relief. De même, la guerre n'admet pas de doctrine figée. Sun Tzu distingue l'engagement direct (Zheng), qui fixe l'ennemi, et l'engagement indirect (Qi), qui porte le coup décisif. La supériorité consiste à passer de l'un à l'autre sans rupture.
Cette approche impose aux états-majors contemporains de privilégier les architectures modulaires et les chaînes décisionnelles courtes, capables de modifier la trajectoire d'une opération en cours de route.
VI. Ruse et subversion psychologique
« Toute guerre est basée sur la déception » : le stratège doit manipuler les perceptions adverses, paraître faible lorsqu'il est fort, lointain lorsqu'il est proche. L'objectif est de ruiner la volonté de combattre avant le premier choc.
La subversion vise aussi à préserver l'État ennemi intact, car la destruction massive est considérée comme un échec de la pensée stratégique. Vaincre, c'est s'emparer des leviers de décision sans dévaster le théâtre.
VII. Synthèse pour l'officier contemporain
À l'heure des conflits hybrides, les préceptes de Sun Tzu résonnent avec la cyberguerre, l'influence et les opérations multi-domaines. Là où Clausewitz insiste sur la friction, Sun Tzu rappelle l'importance de la patience, de l'indirect et de la préservation.
L'officier moderne doit donc conjuguer la clarté occidentale et l'ambiguïté asiatique : atteindre les objectifs politiques avec le coût humain le plus faible possible demeure la forme suprême de victoire.
Bushido
Le traité des cinq roues
Bushido
Le traité des cinq roues
Introduction : Le contexte du Hyōhō
Le traité naît dans la transition entre l'ère Sengoku et la pacification Tokugawa. Musashi, vétéran de Sekigahara ou Shimabara, y refuse la séparation entre tactique et stratégie : « les principes de la victoire sont universels », qu'on commande un combattant ou dix mille. Son Hyōhō est une Voie professionnelle autant qu'une philosophie de commandement.
I. Le Livre de la Terre — Fondements et structure
Musashi compare le stratège à un maître charpentier. Connaître la nature de chaque matériau revient à connaître l'ordre de bataille, placer chaque unité selon ses qualités et allouer les ressources sans esbroufe. L'art de la guerre est un métier où la justesse prime sur l'esthétisme.
Il rejette les écoles qui privilégient la forme au détriment de l'efficacité : pas de « fleurs », seulement des fruits tangibles. L'officier moderne y trouve une leçon de sobriété opérationnelle — employer les moyens nécessaires, mais garantir leur pouvoir décisif.
II. Le Livre de l'Eau — Fluidité et état d'esprit
L'eau symbolise l'esprit capable d'épouser chaque situation sans perdre son essence. Musashi introduit le concept de Heijoshin, l'esprit ordinaire : pas de différence entre le mental au combat et au repos. Même sous pression, la lucidité doit rester intacte, ce qui renvoie au brouillard de la guerre décrit par Clausewitz.
Il distingue la vision Kan (intuitive) et Ken (superficielle). « Regarder ce qui est éloigné comme proche, et ce qui est proche comme éloigné » : invitation au décentrement, indispensable pour conserver la perspective opérative face aux urgences tactiques.
III. Le Livre du Feu — Tactique et engagement
Le feu incarne la confrontation rapide et changeante. Musashi décrit les trois manières de prendre l'initiative (Ken-no-Sen, Tai-no-Sen, Tai-tai-no-Sen) afin de dicter le rythme. L'objectif est toujours de forcer l'adversaire à agir selon notre volonté.
Il développe des manœuvres psychologiques telles que « devenir l'ennemi », ancêtre des analyses Red Team, ou « déplacer l'ombre » pour pousser l'adversaire à se découvrir. L'impact recherché est moins cinétique que moral : éroder la confiance pour ouvrir la porte au coup décisif.
IV. Le Livre du Vent — Intelligence comparée
Musashi critique les autres écoles pour leur spécialisation excessive : dépendre d'une arme trop longue ou d'un style figé rend vulnérable dans un espace restreint. La leçon contemporaine vise nos dépendances technologiques et doctrinales.
Il prône l'absence de posture fixe (Kamae) : avoir une posture, c'est ne pas en avoir. Toute routine répétée devient prévisible et donc exploitable. La souplesse doctrinale est la meilleure assurance face aux environnements dégradés.
V. Le Livre du Vide — Excellence au-delà de la technique
Le Vide n'est pas le néant, mais l'espace des possibles où la décision surgit spontanément grâce à une maîtrise totale. « En connaissant ce qui existe, vous pouvez connaître ce qui n'existe pas. » Quand Terre, Eau, Feu et Vent sont intégrés, la manœuvre devient intuition structurée par l'expérience.
Synthèse doctrinale pour l'officier de l'École de Guerre
- Unité de la stratégie : micro et macro obéissent aux mêmes lois de friction, de tempo et d'économie des forces.
- Dictée du tempo : la victoire revient à celui qui impose sa temporalité et provoque l'effondrement psychologique adverse.
- Pragmatisme radical : aucune arme ni technique ne doit être sacralisée ; l'officier demeure agnostique et adaptable.
- Connaissance de soi et de l'autre : la défaite naît des failles internes ; maîtriser son Vide précède la désorganisation de celui de l'ennemi.
En définitive, les Cinq Roues offrent à l'officier supérieur une carte mentale complète : savoir lire la matière (Terre), maîtriser son esprit (Eau), conduire l'engagement (Feu), comprendre les doctrines adverses (Vent) et atteindre le niveau où l'action devient évidence (Vide).
Doctrine
De la guerre — Clausewitz
Doctrine
De la guerre — Clausewitz
I. L'émergence d'une théorie dialectique
Forgé par la rupture napoléonienne, Clausewitz observe que la guerre n'est plus une affaire de cabinets princiers mais la mobilisation totale des nations. Il dépasse les lois géométriques de Jomini et définit la guerre comme un acte de violence destiné à contraindre l'ennemi. Cette définition met la volonté au centre du conflit.
« La guerre est un acte de violence dont l'objet est de contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté. » Livre I, Chapitre 1
II. La Trinité clausewitzienne
Clausewitz formalise trois forces en tension : la passion du peuple, le jeu du hasard pour l'armée et la raison politique du gouvernement. L'équilibre entre ces pôles conditionne la capacité d'un État à soutenir la guerre sans dérive ni épuisement.
- Instinct populaire : moteur émotionnel et source de résilience.
- Hasard et probabilité : champ du courage et du talent opérationnel.
- Politique : cadre rationnel qui fixe fins et limites.
III. Montée aux extrêmes et guerre réelle
La logique pure tend vers la guerre absolue et l'escalade infinie. Cependant, la guerre réelle est freinée par la politique, la géographie et la psychologie. C'est dans cet écart que naît la friction.
« Tout est simple à la guerre, mais la chose la plus simple est difficile... Ces difficultés s’accumulent et produisent une friction que personne ne peut imaginer avec précision. » Livre I, Chapitre 7
IV. Friction et brouillard
La friction est l'ensemble des grains de sable qui séparent le plan de son exécution : terrain, météo, moral. Le brouillard (Nebel des Krieges) désigne l'incertitude informationnelle. Seule une force de caractère exceptionnelle permet de décider malgré l'ambiguïté.
V. Génie stratégique et coup d'œil
Le génie n'est pas une intelligence abstraite, mais la combinaison du coup d'œil (intuition fulgurante) et de la fermeté d'âme (Standhaftigkeit) pour maintenir une décision malgré les pressions.
VI. Primauté du politique
La guerre possède sa grammaire mais pas sa logique propre. L'objectif politique (Zweck) dicte l'objectif militaire (Ziel). L'action militaire ne doit jamais devenir une fin en soi ; le chef doit comprendre les impératifs diplomatiques pour calibrer l'intensité de l'effort.
VII. Centre de gravité
Le Schwerpunkt est le point dont dépend la cohésion adverse : armée de campagne, capitale, alliance. Identifier et frapper ce centre déséquilibre toute la structure ennemie.
VIII. Supériorité de la défensive
La défense est intrinsèquement plus forte que l'offensive car elle exploite le terrain et le temps. Mais elle n'est efficace que si elle prépare la contre-offensive. Le stratège doit surveiller le « point culminant » de sa progression pour ne pas s'épuiser.
IX. Portée contemporaine
Cyber, influence ou conflits asymétriques n'ont pas aboli la trinité ni la friction. La technique ne remplace ni la volonté politique ni la clarté stratégique. Étudier Clausewitz, c'est accepter la complexité tragique de la guerre moderne.
Approche indirecte
B. H. Liddell Hart
Approche indirecte
B. H. Liddell Hart
I. Genèse d'un paradigme
Officier traumatisé par la Grande Guerre, Liddell Hart observe l'échec de la stratégie directe menée par les états-majors français et britanniques. L'obsession de la bataille décisive contre des positions fortifiées n'a produit que l'attrition. Il voit dans cette tragédie l'effet d'une lecture tronquée de Clausewitz et se donne pour mission de réhabiliter l'art des « Grands Capitaines ».
II. Ontologie de l'approche indirecte
Pour Liddell Hart, la ligne de moindre résistance est souvent la plus sûre. L'approche indirecte n'est pas seulement un mouvement de flanc, mais un état d'esprit qui refuse la confrontation frontale.
« L'approche la plus directe vers un objectif est, en règle générale, la plus indirecte en termes de résultats. » B. H. Liddell Hart
Le but de la stratégie est de rendre le combat inutile en agissant simultanément sur les plans physique (communications, logistique) et psychologique (impuissance du commandement adverse).
III. Le pivot de la décision : la dislocation
La victoire résulte d'une dislocation préalable, étape nécessaire avant toute bataille décisive.
Dislocation psychologique : conséquence immédiate de la précédente : surprise, menace sur les lignes de retraite, paralysie du jugement. La défaite se joue d'abord dans l'esprit du chef.
La dislocation remplace la destruction : il s'agit de frapper la structure nerveuse plus que la masse physique.
IV. Les huit axiomes de la stratégie
Six points positifs et deux négatifs forment la grille de lecture de Liddell Hart.
- Adapter le plan aux moyens disponibles.
- Garder l'objectif politique au centre.
- Choisir la ligne de moindre attente.
- Exploiter la ligne de moindre résistance.
- Suivre une ligne offrant des objectifs alternatifs.
- Assurer la souplesse des dispositions.
- Ne pas frapper un ennemi sur ses gardes.
- Ne pas renouveler une attaque qui a échoué.
V. De la stratégie à la Grande Stratégie
La Grande Stratégie coordonne toutes les ressources (économiques, diplomatiques, morales) vers un but politique défini. Le but de la guerre est d'obtenir une paix meilleure, non une victoire pyrrhique.
« Le but de la guerre est d'obtenir une paix meilleure, ne fût-ce que de votre propre point de vue. » Stratégie, Chapitre XIX
VI. Critique du modèle clausewitzien
Liddell Hart reproche à Clausewitz d'avoir encouragé la montée aux extrêmes. Il oppose Verdun à la marche de Sherman ou aux campagnes mongoles, privilégiant les armées mobiles, les blindés et la fulgurance. Ses idées influenceront Guderian plus que les états-majors britanniques.
VII. Pertinence pour l'officier du XXIe siècle
À l'ère des conflits hybrides et de la cyberguerre, la dislocation psychologique prend une dimension informationnelle. L'officier doit cultiver l'agilité intellectuelle : la ruse, l'ambiguïté et la menace contre les structures décisionnelles restent les clés de la liberté d'action.
Le « Grand Capitaine » n'est pas celui qui dépense le plus de vies mais celui qui impose sa volonté à un adversaire déjà moralement vaincu.
Stratagèmes
Les 36 stratagèmes
Stratagèmes
Les 36 stratagèmes
Introduction à la pensée stratégique du Sanshiliu Ji
La compilation actuelle daterait de la fin des Ming ou du début des Qing. Elle assemble maximes populaires, cas historiques et principes issus de l'I Ching. L'enjeu n'est pas de glorifier la tromperie mais de rappeler que la victoire peut naître de la lecture fine des apparences.
Pour l'officier, ces stratagèmes deviennent autant d'hypothèses de situation. Ils aident à anticiper l'intention adverse, à justifier une approche indirecte ou à reconnaître une opération d'influence avant qu'elle ne frappe.
I. Stratagèmes de supériorité (1-6)
Prolongent un rapport de force favorable en conjuguant diversion et opportunisme.
- 1. Traverser la mer à l'insu du ciel. Dissimuler l'objectif majeur derrière une routine rassurante. L'opération Fortitude (1944) en est l'archétype.
- 2. Assiéger Wei pour secourir Zhao. Frappes indirectes sur le centre de gravité pour forcer l'ennemi à se découvrir.
- 3. Tuer avec un couteau emprunté. Utiliser un tiers ou un proxy pour détruire son adversaire.
- 4. Attendre à son aise que l'ennemi s'épuise. Choisir le tempo et le terrain afin de consumer l'autre avant la bataille décisive.
- 5. Profiter de l'incendie pour piller la maison. Exploiter une crise interne ou un conflit parallèle pour frapper.
- 6. Faire du bruit à l'est pour attaquer à l'ouest. Diversion crédible destinée à aspirer les réserves ennemies.
II. Stratagèmes de confrontation (7-12)
S'appliquent lorsque les forces sont équilibrées et que la perception décide.
- 7. Créer quelque chose à partir de rien. Transformer une illusion en réalité opérative.
- 8. Réparer secrètement les galeries tout en avançant par Chencang. Utiliser une manœuvre évidente pour masquer un contournement audacieux.
- 9. Observer le feu depuis l'autre rive. Laisser l'adversaire s'épuiser dans ses querelles internes avant d'intervenir.
- 10. Cacher un couteau derrière un sourire. Diplômatie mielleuse en couverture d'une attaque préparée.
- 11. Le prunier sacrifie sa vie pour le pêcher. Consentir une perte tactique pour un gain stratégique.
- 12. Emmener la chèvre en passant. Saisir toute opportunité collatérale rencontrée en opération.
« L'art de la guerre est l'art de la tromperie. Si vous êtes capable, feignez l'incapacité. » Sun Tzu, préambule doctrinal
III. Stratagèmes d'attaque (13-18)
Cherchent à fissurer la posture adverse pour provoquer l'ouverture.
- 13. Battre l'herbe pour effrayer le serpent. Provoquer pour révéler dispositifs et intentions.
- 14. Emprunter un cadavre pour ressusciter une âme. Réactiver symboles ou institutions passées pour légitimer une action.
- 15. Attirer le tigre hors de sa montagne. Contraindre l'adversaire à quitter son terrain avantageux.
- 16. Pour capturer quelqu'un, laissez-le d'abord s'échapper. Offrir une issue apparente pour casser la volonté.
- 17. Jeter une brique pour obtenir un jade. Appât modeste pour récompense stratégique.
- 18. Capturer d'abord le chef. Décapitation du commandement ou des communications.
IV. Stratagèmes de confusion (19-24)
Déforment l'information ou détruisent la logistique.
- 19. Retirer le bois sous le chaudron. Couper la logistique, les finances ou l'énergie.
- 20. Troubler l'eau pour capturer le poisson. Créer une crise systémique pour masquer ses mouvements.
- 21. La cigale se débarrasse de sa peau dorée. Laisser des leurres pour couvrir une exfiltration.
- 22. Fermer la porte pour capturer le voleur. Isoler l'ennemi avant l'assaut final.
- 23. S'allier avec les pays lointains pour attaquer les pays voisins. Alliances de revers pour éviter l'encerclement.
- 24. Emprunter un passage pour attaquer le pays de Guo. Profiter d'un accès offert pour se retourner contre l'hôte.
V. Stratagèmes d'occupation (25-30)
Visent l'infiltration durable et la subversion des structures adverses.
- 25. Remplacer les poutres par du bois pourri. Dégrader l'organisation interne en promouvant l'incompétence.
- 26. Pointer le mûrier pour insulter l'acacia. Corriger indirectement un subordonné ou un allié par l'exemple.
- 27. Feindre la folie sans perdre l'équilibre. Se faire passer pour inoffensif afin de baisser les défenses.
- 28. Retirer l'échelle après avoir fait monter l'ennemi. Piéger puis couper toute retraite.
- 29. Faire fleurir des fleurs sur l'arbre sec. Simuler la vigueur par la propagande ou les faux effectifs.
- 30. Inverser les rôles de l'invité et de l'hôte. S'insinuer comme auxiliaire avant de prendre le contrôle.
VI. Stratagèmes de désespoir (31-36)
Derniers recours pour renverser une situation compromise.
- 31. Stratagème de la belle femme. Corrompre ou distraire le commandement adverse.
- 32. Stratagème de la ville vide. Afficher une confiance démesurée pour masquer la faiblesse.
- 33. Stratagème de l'espion double. Retourner les agents ennemis pour intoxiquer leurs flux.
- 34. S'infliger une blessure pour gagner la confiance. Sacrifice feint pour mieux infiltrer.
- 35. Stratagèmes en chaîne. Superposer plusieurs tromperies successives.
- 36. La fuite est le meilleur stratagème. Préserver ses forces plutôt que mourir héroïquement.
Analyse pour l'officier contemporain
Ces maximes éclairent les conflictualités hybrides où le capteur, l'opinion et le cyberespace deviennent des terrains de manœuvre. Elles rappellent que « la victoire par le vide » (Xu) peut équilibrer une asymétrie matérielle.
- Cyberguerre : infiltration et déception (7, 21, 30) structurent les opérations offensives.
- Guerre informationnelle : sabotage narratif et subversion organisationnelle (25, 29) façonnent l'environnement cognitif.
- Stratégie hybride : proxies et plausibilité du déni (3, 23) maintiennent l'action sous le seuil.
La ruse reste toutefois subordonnée à un objectif politique légitime : l'efficacité absolue ne doit pas dissoudre l'éthique du commandement.
Réalisme antique
Thucydide — Guerre du Péloponnèse
Réalisme antique
Thucydide — Guerre du Péloponnèse
1. Révolution méthodologique
Rupture avec Homère et Hérodote : exit les dieux, place à l'observation des erga (faits) et des logoi (discours). Thucydide veut une « acquisition pour l'éternité » fondée sur la précision, la vérification croisée et la distinction entre aitiai (prétextes) et prophasis (cause réelle).
« La cause la plus vraie, mais aussi la moins avouée, fut [...] que les Athéniens, en s'accroissant, inspirèrent de la crainte aux Lacédémoniens. » Livre I, 23
2. Dynamique de puissance : le « piège de Thucydide »
Athènes (puissance maritime, innovante) affronte Sparte (puissance terrestre, conservatrice). L'équilibre est rompu par la montée athénienne, poussant Sparte à la guerre au nom de sa survie. La stratégie devient gestion des perceptions autant que des forces.
3. Stratégie de Périclès
Retenue, Longs Murs, supériorité navale, refus de l'affrontement terrestre : une guerre d'usure psychologique et logistique. La peste et la pression démagogique (Cléon) révèlent la fragilité de cette posture.
« Votre empire est comme une tyrannie [...] il est certainement dangereux de l'abandonner. » Discours de Périclès, Livre II, 63
4. Dialogue mélien : loi de la force
Face aux Méliens neutres, Athènes affirme que la justice n'existe qu'entre égaux en puissance : le fort fait ce qu'il peut, le faible subit. Réalisme cru, dérive morale de la démocratie impériale.
« Les dieux comme les hommes tendent à dominer partout où ils le peuvent. » Livre V, 105
5. Expédition de Sicile : hybris stratégique
Alcibiade entraîne l'Assemblée dans une projection lointaine, mal renseignée et mal logistique. Commandement divisé, impossibilité de décrocher, annihilation à Syracuse : étude de cas sur l'emballement politico-militaire.
6. Pathologie des guerres civiles (stasis)
Les cités se déchirent, le langage est perverti, les modérés disparaissent. Thucydide montre que la guerre est un « maître violent » qui détruit d'abord les institutions avant de briser les murs.
7. Leçons pour l'officier contemporain
- Psychologie immuable : peur, honneur, intérêt demeurent les moteurs de l'action.
- Couplage politico-militaire : chaque option opérationnelle doit servir un objectif politique clair.
- Gestion de la tyché : intégrer le hasard et la friction dans la planification.
Lire Thucydide, c'est refuser l'illusion de la guerre courte et de la solution purement technicienne.
Renaissance
Nicolas Machiavel — L'Art de la guerre
Renaissance
Nicolas Machiavel — L'Art de la guerre
1. Nexus politique-militaire
À travers Fabrizio Colonna, l'auteur affirme l'indivisibilité des bonnes lois et des bonnes armes. L'État qui délègue sa défense abdique sa souveraineté ; la fusion citoyen-soldat est la seule digue contre la corruption des institutions.
« On ne doit pas appeler de bonnes lois celles où il n’y a pas de bonnes armes. » L'Art de la guerre, Préambule
2. Condottieri vs milice civique
Les mercenaires, motivés par la solde, prolongent la guerre, marchandent la victoire et peuvent se retourner contre leurs employeurs. La milice florentine, tirée du peuple, recherche au contraire la décision rapide et protège l'ordre politique qu'elle incarne.
3. Retour au modèle romain
Machiavel prône l'imitation méthodique de la légion : enrôlement rural, hiérarchie claire, comité d'officiers représentant chaque quartier. La primauté de l'infanterie est réaffirmée contre la cavalerie nobiliaire.
- Phalange moderne : piques et hallebardes forment une barrière mobile.
- Unités modulaires : les bataillons sont conçus pour se recombiner.
- Logistique organique : vivres et munitions intégrés au dispositif.
4. Discipline et entraînement
Manœuvres quotidiennes, punitions exemplaires et récompenses publiques transforment une foule en corps cohérent. L'ordre tactique évite les paniques qui détruisent la plupart des armées citadines.
5. Technologies émergentes
L'artillerie est reconnue pour son pouvoir moral mais jugée insuffisante pour décider seule : une armée mobile peut la neutraliser en capturant les pièces. Les fortifications ne sont utiles que si elles soutiennent une force de campagne, non si elles isolent le prince de son peuple.
6. La figure du commandant
Le chef machiavélien mêle technicien et orateur : reconnaissance du terrain, intelligence des hommes et art de l'allocution. La ruse et la dissimulation restent licites dès lors qu'elles servent la survie de l'État.
« Un bon capitaine doit savoir se servir de la fraude là où la force ne suffit pas. » Livre VII
7. Postérité contemporaine
En articulant armée de conscription, discipline civique et finalité politique, Machiavel préfigure les armées nationales de la Révolution puis les doctrines de mobilisation totale. Aujourd'hui encore, il rappelle que la technologie reste un multiplicateur de la cohésion civique, non son substitut.
Ingénierie
Vauban — Traité de l'attaque et de la défense des places
Ingénierie
Vauban — Traité de l'attaque et de la défense des places
1. Siège comme système rationnel
Chaque phase (reconnaissance, ouverture de la tranchée, approches, attaque) est chronométrée. L'objectif : éliminer le hasard par la préparation et traiter le siège comme un algorithme.
« Un siège que l'on conduit par les règles ne manque jamais. » Traité de l'attaque des places
« Brûlons plus de poudre et versons moins de sang » : la poudre remplace l'héroïsme stérile.
2. Innovation des parallèles
Testées à Maastricht (1673), les parallèles assurent une progression protégée grâce aux sapes en zigzag.
- 1re parallèle : hors de portée des mousquets, sert de base logistique.
- 2e parallèle : midpoint pour batteries de brèche et de ricochet.
- 3e parallèle : au pied du glacis, point de départ des mines et assauts.
3. Artillerie & tir à ricochet
Les canons battent l'intérieur des bastions par des trajectoires rasantes, démontent les pièces ennemies et neutralisent la garnison sans ruiner la place convoitée.
4. Défense bastionnée
Vauban codifie trois systèmes : multiplication des demi-lunes, tenailles et ouvrages à cornes pour absorber le choc et gagner du temps.
« Ville assiégée par Vauban, ville prise ; ville fortifiée par Vauban, ville imprenable. » Dicton du XVIIe siècle
La défense parfaite n'existe pas ; le but est d'épuiser l'adversaire jusqu'à l'arrivée d'une armée de secours.
5. Le Pré Carré
Deux lignes de places fortes articulent la frontière nord : réseau interdépendant qui impose à l'envahisseur de couvrir ses arrières. C'est la naissance de la profondeur stratégique territoriale.
6. L'officier-ingénieur
Vauban plaide pour un Génie compétent, nourri de mathématiques et d'éthique. Protéger les civils et ménager la vie des soldats devient un devoir technique.
7. Synthèse contemporaine
- Rupture de système : identifier les points critiques plutôt que chercher la destruction totale.
- Logistique de siège : stocks, routes, main-d'œuvre planifiés comme un projet industriel.
- Économie des forces : la précision technique remplace la bravoure coûteuse.
La leçon pour l'officier moderne : la victoire naît dans le travail préparatoire, pas dans l'improvisation.
Napoléonien
Antoine de Jomini — Précis de l'art de la guerre
Napoléonien
Antoine de Jomini — Précis de l'art de la guerre
1. Épistémologie jominienne
La victoire revient à celui qui concentre la masse sur le point décisif en ne rencontrant que des fractions de l'ennemi. Jomini oppose sa rationalité aux incertitudes clausewitziennes : l'étude de l'histoire et de la géographie révèle des principes immuables.
« Il y a un petit nombre de principes fondamentaux de la guerre qu'on ne saurait négliger sans danger. » Précis de l'art de la guerre
2. Les six parties de la guerre
Jomini ordonne le savoir militaire en six domaines préfigurant l'organisation moderne des états-majors :
- Politique de la guerre : buts et déclenchement.
- Stratégie : direction des masses sur le théâtre.
- Grande tactique : disposition pour la bataille.
- Logistique : mouvement pratique (vivres, munitions, transports).
- Art de l'ingénieur : attaque/défense des places.
- Tactique de détail : combat des petites unités.
3. Lignes d'opérations
Les lignes intérieures offrent la supériorité d'une position centrale ; les lignes extérieures exposent à être battu en détail. Cartographier le théâtre revient à résoudre une équation géométrique.
4. Le point décisif
Capitale, nœud logistique ou flanc vulnérable : l'objectif unique dont la perte entraîne l'effondrement adverse. La manœuvre vise à créer une supériorité locale écrasante au lieu de frapper toute la ligne.
« Le secret de la guerre réside dans les communications. » Traité des grandes opérations militaires
5. Logistique, moteur silencieux
Magasins, convois, hôpitaux et routes conditionnent l'exécution du plan. Jomini voit dans le chef d'état-major le traducteur des intentions stratégiques en flux matériels : sans logistique, la géométrie reste théorique.
6. Duel Jomini / Clausewitz
- Jomini : méthode, principes, approche d'ingénieur.
- Clausewitz : friction, moral, guerre comme duel politique.
L'officier doit combiner les outils planificateurs jominiens avec l'attention clausewitzienne au facteur humain.
7. Synthèse contemporaine
Centres de gravité, lignes de communication, concentration des effets : la manœuvre opérative actuelle prolonge Jomini. Mais gare au « jominisme » rigide qui ignorerait la réactivité de l'adversaire ou la complexité sociale.
Sea Power
Alfred Thayer Mahan — The Influence of Sea Power upon History
Sea Power
Alfred Thayer Mahan — The Influence of Sea Power upon History
1. Sea Power, système total
La puissance maritime dépasse la flotte : marine marchande, ports, colonies et culture tournée vers l'océan. La mer devient « une vaste plaine commune ». France (puissance hybride) vs Royaume-Uni (puissance insulaire) illustrent l'importance d'une orientation claire.
« Le commerce maritime a un effet multiplicateur sur la richesse d'une nation, et la marine de guerre est le garde du corps nécessaire à ce commerce. » Introduction
2. Six facteurs déterminants
Grille mahannienne pour évaluer toute puissance navale :
- Position géographique : accès aux routes et protection terrestre.
- Conformation physique : ports profonds, estuaires, fleuves.
- Étendue du territoire : longueur de côtes proportionnée à la population.
- Population : réservoir de marins et d'industrie.
- Caractère du peuple : goût du commerce et de l'aventure.
- Caractère du gouvernement : constance à financer la flotte.
3. Concentration et bataille décisive
Face à la guerre de course de la Jeune École, Mahan prône la concentration de la flotte de ligne pour obtenir le Command of the Sea. Détruire la force organisée adverse précède toute protection du commerce.
4. Points d'appui et bases
Réseau mondial de stations de charbon (puis logistique intégrée) pour soutenir la projection. Hawaï, Panama, Philippines : l'expansion américaine illustre ce principe.
« Des navires de guerre sans ports sont comme des oiseaux sans nids. » The Influence of Sea Power
5. Limites de la guerre de course
Les corsaires perturbent l'économie mais ne renversent pas l'ordre stratégique. Les guerres franco-anglaises montrent que seule la Royal Navy, en détruisant la flotte française, impose l'asphyxie commerciale.
6. Postérité géopolitique
Teddy Roosevelt, Tirpitz, Meiji : toutes les grandes marines adoptent Mahan. Aujourd'hui : « Collier de perles » chinois, stratégie américaine des choke points, command of the commons.
7. Enseignements pour l'officier
Missiles antinavires et A2/AD changent les moyens, pas la logique : la marine reste l'expression d'une industrie, d'une culture stratégique et d'un réseau d'appuis. Sans nation derrière la flotte, le navire est une coque vide.
Air Power
Giulio Douhet — La Maîtrise de l'air
Air Power
Giulio Douhet — La Maîtrise de l'air
1. Impasse terrestre, révélation du ciel
La guerre de positions 1914-1918 convainc Douhet que seules les hauteurs offrent mobilité et vitesse. L'avion annule la frontière et transforme la guerre en choc de nations.
« Le ciel est un espace illimité... c'est un champ d'action absolu. » La Maîtrise de l'Air
2. Maîtrise de l'Air
Condition stratégique absolue : empêcher l'ennemi de voler tout en conservant sa liberté d'action. Elle s'obtient par attaques préemptives contre bases aériennes et usines. La défense passive est jugée illusoire.
3. Armée de l'air indépendante
Douhet réclame un commandement unique pour l'air. L'avion de bataille (aeronat) vise les centres vitaux plutôt que les armées de front :
- Commandement et gouvernement.
- Industrie et énergie.
- Nœuds de communication.
- Centres de population.
4. Guerre totale et moral
Bombardements massifs (explosifs, incendiaires, gaz) doivent briser la volonté des civils pour accélérer la reddition. L'arrière disparaît.
5. Offensive absolue
« Résister sur terre, masser dans les airs » : l'offensive aérienne prime, la chasse est jugée inefficace (« le bombardier passera toujours ») ; seule une contre-frappe d'anéantissement dissuade l'adversaire.
« Mieux vaut détruire la force adverse à la source que tenter de l'intercepter. » La Maîtrise de l'Air
6. Postérité
B. Mitchell, Trenchard, puis campagnes de bombardement alliées, concepts Shock & Awe et planification Warden prolongent Douhet. Missiles balistiques et drones perpétuent la quête de paralysie stratégique.
7. Synthèse contemporaine
L'officier moderne lit Douhet avec esprit critique : l'air seul ne suffit pas, mais aucune opération majeure ne réussit sans supériorité aérienne. L'arrière n'existe plus, la volonté politique devient objectif militaire.
Guerre populaire
Mao Zedong — La Guerre révolutionnaire
Guerre populaire
Mao Zedong — La Guerre révolutionnaire
1. Politique avant tout
« Le Parti commande au fusil » : l'Armée rouge combat, produit et éduque. L'outil militaire reste l'instrument de la transformation sociale.
« L'Armée rouge chinoise est un corps armé chargé d'exécuter les tâches politiques de la révolution. » Mao, Rectification des idées erronées
2. Guerre prolongée
Stratégie temporelle en trois phases :
- Défense stratégique : évitement, organisation clandestine.
- Équilibre : guérilla diffuse, fixation de l'adversaire sur un front trop vaste.
- Contre-offensive : mutation en armée régulière pour l'assaut final.
3. Poisson dans l'eau
Bases d'appui rurales : réformes agraires, santé, alphabétisation créent loyauté et renseignement. Sans ce milieu, la guérilla étouffe.
4. Tactique de la guérilla
Seize mots d'ordre condensés :
- L'ennemi avance, nous reculons.
- L'ennemi s'arrête, nous le harcelons.
- L'ennemi se fatigue, nous frappons.
- L'ennemi recule, nous le poursuivons.
« Que l'ennemi soit comme un bœuf aveugle se précipitant dans un incendie. » Mao, Problèmes stratégiques de la guerre révolutionnaire
5. De la guérilla à la guerre de mouvement
La guérilla prépare la montée en puissance : regroupement des unités en colonnes régulières capables d'opérations de type Diên Biên Phu.
6. Postérité
Vietnam, mouvements de libération, insurrections hybrides actuelles et « guerre hors limites » reprennent le triptyque population—temps—politique.
7. Synthèse pour l'officier
Supériorité technologique peut être neutralisée par volonté politique et gestion du temps. La réponse doit mêler effets cinétiques et offre politique crédible.
COIN
David Galula — Contre-insurrection : théorie et pratique
COIN
David Galula — Contre-insurrection : théorie et pratique
1. Nature asymétrique
L'insurgé possède l'initiative idéologique, le contre-insurgé porte la contrainte légale. La cause révolutionnaire séduit si l'État n'offre pas un projet politique crédible.
« Dans une guerre révolutionnaire, la force armée n'est qu'un instrument... Le centre de gravité est la population. » Galula
2. Quatre lois fondamentales
- Obtenir l'appui de la population.
- S'appuyer sur une minorité active pour rallier la majorité neutre.
- Maintenir la sécurité en permanence : l'appui se perd vite.
- Assurer la continuité géographique et temporelle de l'effort.
3. Primat du politique (80/20)
80 % politique, 20 % militaire : l'action armée crée l'espace nécessaire aux réformes (administration, économie, information). Le fusil protège, mais la parole convainc.
4. Huit étapes de la pacification
- Expulser les forces insurgées.
- Quadriller avec forces statiques.
- Entrer en contact, recenser, rétablir les services.
- Détruire l'organisation clandestine.
- Organiser des élections locales.
- Tester les leaders par des projets concrets.
- Structurer un parti ou relais politique.
- Neutraliser les noyaux irréductibles.
5. Officier COIN
Profil hybride : sociologue, administrateur, diplomate. Autonomie locale indispensable pour adapter la réponse au terrain.
« Le soldat doit être prêt à faire office d’instituteur, d’infirmier, d’agronome... » Galula
6. Postérité
Redécouvert via FM 3-24 (Petraeus) : Clear-Hold-Build. Limites observées en Irak/Afghanistan (légitimité d'une force étrangère, endurance budgétaire).
7. Synthèse
Victoire mesurée en villages stabilisés, non en corps ennemis. La guerre parmi les populations exige humilité, persévérance et offre politique concurrente.
Guerre froide
André Beaufre — Introduction à la stratégie
Guerre froide
André Beaufre — Introduction à la stratégie
1. Stratégie comme négociation
Les conflits sont à motivation mixte : les adversaires partagent l'intérêt d'éviter certains résultats (anéantissement). La stratégie consiste à influencer les choix adverses en structurant ses anticipations.
« La stratégie ne traite pas de l'application de la force, mais de l'exploitation d'une force potentielle. » The Strategy of Conflict
La finalité n'est pas nécessairement l'anéantissement de l'ennemi : seule compte la décision favorable, obtenue par la combinaison des effets militaires, diplomatiques et psychologiques.
2. Points de Schelling
Les focal points sont des repères tacites permettant de se coordonner sans communication. Identifier et façonner ces seuils évite l'escalade accidentelle et guide l'adversaire vers un comportement souhaité.
« La stratégie est l'art de faire concourir toutes les forces de la nation vers le but politique. »3. Paradoxe de l'engagement
- Irrevocabilité (brûler ses vaisseaux).
- Délégation ou automatismes (lancer d'alerte nucléaires).
- Réputation et honneur comme coûts de renoncement.
Se priver d'options transfère la responsabilité de l'escalade à l'adversaire.
4. Dissuasion vs coercition
- Dissuasion : menace passive et indéfinie pour empêcher une action.
- Coercition : menace active, datée et démontrée pour forcer une action.
La coercition est plus difficile car elle impose à l'adversaire une perte de face.
5. Brinkmanship
Menacer la catastrophe en introduisant une probabilité incontrôlée plutôt qu'une certitude. Créer une situation instable (bord de l'abîme) pour pousser l'autre à reculer sans paraître suicidaire.
« Pour être crédible, une menace doit souvent être accompagnée d'une incapacité manifeste à ne pas l'exécuter. » Arms and Influence
6. Communication par l'acte
Tout déploiement est un signal. La menace doit être couplée à une promesse : « Si vous arrêtez X, je n'exécuterai pas Y ». Sans garantie, le signal devient provocation.
7. Synthèse pour l'officier
Les doctrines nucléaires et cyber reposent sur Schelling : lignes rouges visibles, engagements coûteux, gestion de l'aléa. La stratégie est un dialogue actif d'actions et de risques.
3. Cinq modèles d'action
Selon le rapport de forces et l'objectif recherché, l'État choisit parmi cinq patterns qui structurent la conduite de l'escalade :
- Pression directe : choc rapide quand la supériorité est écrasante.
- Pression indirecte : diplomatie, économie ou subversion quand la force est neutralisée.
- Actions successives : progression par paliers sécurisés.
- Lutte prolongée : usure morale du fort par le faible.
- Menace violente : dissuasion par la crainte d'une catastrophe.
4. Direct et indirect
La stratégie directe recherche la décision par le choc et l'emploi massif de la force. L'approche indirecte privilégie la manœuvre psychologique, la subversion ou la pression diplomatique pour obtenir la décision sans escalade incontrôlable.
Dans l'ère nucléaire, la marge d'emploi direct se réduit : la victoire passe par la maîtrise des perceptions et la combinaison d'effets limités.
« Plus l'enjeu est important, plus la stratégie doit devenir indirecte pour éviter la destruction mutuelle. » Beaufre, Introduction à la stratégie
5. Dissuasion et liberté d'action
L'arme nucléaire paralyse la stratégie directe entre grandes puissances. Beaufre théorise la « dissuasion intégrale » : crédibilité, suffisance et diversification des vecteurs pour restaurer une liberté d'action sous le seuil atomique.
Cette paralysie déplace la guerre vers des conflits limités ; le stratège doit y manier l'escalade avec une précision psychologique inédite.
6. Logistique et géopolitique
La stratégie reste soumise à la tyrannie des distances, des ressources et des soutiens. L'échec français de 1940 illustre les dangers du dogmatisme et de la rigidité logistique face à une dialectique nouvelle.
7. Héritage pour l'officier
Beaufre lègue trois exigences : penser « total », cultiver l'agilité intellectuelle et viser une victoire qui survive à la paix. À l'heure des compétitions multi-domaines, sa méthode globale, analytique et adaptable demeure un antidote à l'aveuglement technologique.
Hybridité
Qiao Liang & Wang Xiangsui — La Guerre hors limites
Hybridité
Qiao Liang & Wang Xiangsui — La Guerre hors limites
1. Le choc technologique
La guerre du Golfe démontre l'écrasante supériorité conventionnelle américaine. Pour les auteurs, rivaliser sur ce terrain condamne tout adversaire moins doté. La seule issue consiste à sortir du « cercle de la guerre » et à considérer toute activité humaine comme vecteur de puissance.
La stratégie devient omnidimensionnelle : elle recherche la décision en combinant ressources militaires et non militaires, depuis la finance jusqu'aux réseaux d'information.
« Le champ de bataille sera partout... La guerre ne sera plus jamais une affaire de militaires seuls. » Qiao Liang & Wang Xiangsui, La Guerre hors limites
2. Frontières effacées
La conflictualité dissout les distinctions héritées de Westphalie :
- Combattant / non-combattant : hacker, trader ou influenceur peuvent infliger plus de pertes qu'une division.
- Paix / guerre : état de compétition permanente sous les seuils classiques.
- Frontières géographiques : cyberespace et flux financiers permettent de frapper sans traverser de territoire.
3. Panoplie non militaire
L'ouvrage dresse la liste d'armes nouvelles qui relèvent d'opérations réelles, non de métaphores :
- Guerre financière : attaques contre monnaies ou marchés pour déclencher crises sociales.
- Guerre cyber : sabotage d'infrastructures critiques.
- Guerre médiatique : manipulation de l'opinion pour saper la volonté politique.
- Guerre juridique : usage du droit international pour entraver l'action adverse.
- Guerre écologique ou sanitaire : exploitation de crises environnementales ou biologiques.
4. Règle d'or de la combinaison
La victoire vient de la combinaison trans-frontières : attaques cyber synchronisées avec spéculations financières et campagnes de désinformation pour créer un chaos que les défenses classiques ne peuvent absorber.
« Le premier principe de la guerre hors limites est de ne pas avoir de principes. » Qiao Liang & Wang Xiangsui, La Guerre hors limites
5. Asymétrie et guerre supralinguistique
Les offensives hybrides échappent aux catégories juridiques occidentales ; elles empêchent donc une riposte proportionnée. Le but n'est plus la reddition d'une armée, mais la perte de contrôle d'un État sur ses fonctions régaliennes.
6. Mutation du rôle de l'officier
Le chef militaire doit devenir analyste des flux financiers, des données et des signaux sociétaux. L'héroïsme cinétique cède la place à l'efficacité systémique : un officier peut conduire la guerre depuis une salle des marchés ou un studio de télévision.
7. Synthèse
Ce texte fournit la grille de lecture des conflits hybrides contemporains. La résilience nationale dépend autant de la cybersécurité et de la souveraineté financière que de la puissance des forces armées.
L'avertissement clé : rompre avec le cloisonnement intellectuel et anticiper les combinaisons inédites d'un adversaire sans limites déclarées.
Campagnes grecques
Xénophon — L'Anabase
Campagnes grecques
Xénophon — L'Anabase
1. L'armée comme polis en marche
Privés de chefs, les hoplites se rassemblent, élisent de nouveaux stratèges et acceptent l'autorité par persuasion. Le commandement devient une pratique délibérative où le discours et l'exemplarité maintiennent l'adhésion.
« Maintenant, ce n'est plus le moment de dormir, c'est le moment de délibérer sur les moyens de nous sauver. » Xénophon, Anabase, Livre III
2. Rupture logistique et espace hostile
L'expédition devient une opération en profondeur sans base arrière. Vivre sur le pays, négocier ou contraindre les tribus locales, franchir montagnes et fleuves : chaque étape exige d'inventer une logistique autarcique.
3. Innovation tactique
Harcelés par cavaliers et archers, les Grecs improvisent une tactique interarmes :
- Carré creux : protéger bagages et non-combattants tout en manœuvrant sur 360°.
- Unités légères levées : frondeurs et archers issus des hoplites pour contrer les tirailleurs.
- Prise de crêtes : privilégier les manœuvres de flanc et le contrôle des hauteurs.
4. Leadership de crise
Xénophon partage la marche, les rations et les risques, acceptant la critique en assemblée. Son autorité morale repose sur la transparence et la capacité à restaurer le sens collectif (cri « Thalassa » comme catalyseur moral).
« Celui qui veut commander aux autres doit d'abord se commander à lui-même. » Maxime appliquée à l'Anabase
5. Renseignement et diplomatie de nécessité
Chaque prisonnier ou guide devient source d'information ; les alliances éphémères avec tribus locales sont négociées, achetées ou imposées pour sécuriser la progression. Préfiguration d'une démarche COIN : contrôler le milieu humain pour protéger la manœuvre.
6. Héritage stratégique
L'Anabase révèle la fragilité perse et inspire Alexandre. Plus tard, Frédéric II ou Napoléon y voient un manuel rationnel où la guerre devient problème logistique et humain, non fatalité divine.
7. Synthèse pour l'officier
Xénophon incarne le philosophe-soldat : culture générale, réflexion éthique et innovation tactique comme outils de résilience. La stratégie de retour (savoir se désengager avec ordre) devient un art aussi vital que la conquête.
Rome tardive
Végèce — De Re Militari
Rome tardive
Végèce — De Re Militari
1. Sélection scientifique (Delectus)
Végèce privilégie les recrues rurales, sobres et résistantes. Le recrutement s'appuie sur critères physiques précis (stature, regard, musculature) et sur l'aptitude à accepter la discipline collective, préalable à la fabrication de la légion.
« Le succès à la guerre ne dépend pas du nombre mais de l'art et de la discipline. » Végèce, Livre I
2. Exercitium : l'entraînement total
Les exercices se déroulent en toute saison, avec des armes alourdies pour rendre le combat réel plus facile. Trois piliers :
- Marche : maintien du rang sur longues distances pour conserver la cohésion.
- Escrime : primauté du coup d'estoc, plus efficace énergétiquement.
- Travaux : camp retranché érigé chaque soir, soldat-ingénieur.
3. Ordre de bataille
La légion est une machine géométrique : profondeur des rangs, rôle central des centurions, silence pour entendre trompettes et signaux. La réserve garantit la stabilité face à la panique.
4. Logistique et prudence
« La faim est plus cruelle que le fer » : priorité aux vivres, à la protection des convois et au calcul des distances. Le général doit user l'ennemi par harcèlement, éviter les batailles incertaines et privilégier le consilium.
« Qui désire la paix doit préparer la guerre. » Végèce, Livre III
5. Poliorcétique et marine
Le Livre IV recense les machines de siège (béliers, tortues, onagres), recommande stocks d'eau/vivres pour les villes et souligne l'importance de la construction navale et de l'entraînement des rameurs pour sécuriser l'Empire.
6. Influence historique
Unique traité militaire conservé au Moyen Âge, il devient référence des rois, de Charlemagne à Maurice de Saxe. Il transmet la discipline romaine aux armées professionnelles européennes.
7. Synthèse pour l'officier
Végèce rappelle que technologie et effectifs ne remplacent pas les fondamentaux : condition physique, standardisation, cohésion morale. « Si vis pacem, para bellum » demeure le socle de la dissuasion et de la préparation opérationnelle.
Lumières prussiennes
Frédéric II — Instructions à ses généraux
Lumières prussiennes
Frédéric II — Instructions à ses généraux
1. Discipline automate
Le soldat doit obéir comme une machine. La crainte de l'officier dépasse celle de l'ennemi afin d'assurer la cohésion sous le feu et d'exécuter des changements de front millimétrés. La drill transforme des recrues forcées en rouages d'un mécanisme collectif.
« Le soldat doit craindre son officier plus que le danger. » Frédéric II, Instructions
2. Ordre oblique
Frédéric refuse la symétrie du combat linéaire et concentre ses forces sur une aile pour frapper le flanc adverse. La manœuvre exige vitesse, secret et parfaite synchronisation.
- Fixer centre/aile ennemie par démonstration légère.
- Renforcer l'autre aile sous couvert du terrain.
- Forcer l'adversaire à pivoter en désordre.
- Exploiter la panique latérale (ex. Leuthen 1757).
3. Renseignement offensif
Quatre catégories d'espions, usage illimité de l'or, faux ordres et intoxication : ignorer les intentions ennemies est une faute grave. Le général agit sur l'esprit de l'adversaire avant le premier coup.
4. Logistique et magasins
L'armée ne doit pas s'éloigner de plus de cinq jours de ses dépôts. Boulangeries mobiles, convois de farine et protection des lignes conditionnent toute campagne ; la stratégie devient géographie des stocks.
« L'estomac est la base de l'héroïsme. » Frédéric II, Pensées sur la guerre
5. Terrain et campement
Le général est un géomètre : hauteurs, bois, marécages servent à masquer la masse de manœuvre. Chaque camp doit être fortifié et disposer d'un plan de retraite dès l'installation.
6. Rôle du général
Centralisation assumée : tout voir, tout vérifier, décider vite. Une mauvaise décision rapide vaut mieux qu'une bonne idée tardive ; l'audace calculée compense l'incertitude.
7. Synthèse pour l'officier
Concentration sur le point faible, maîtrise logistique et cohésion sous le feu restent actuelles. L'ordre oblique préfigure la manœuvre moderne et rappelle que la stratégie est d'abord science de l'exécution rigoureuse.
Empire
Napoléon — Maximes de guerre
Empire
Napoléon — Maximes de guerre
1. Unité de commandement
Napoléon rejette les conseils de guerre : un chef unique, soutenu par un état-major exécutant, garantit la cohérence de l'intention et la rapidité d'exécution. Deux bons généraux séparés valent moins qu'un seul maître de l'armée.
« À la guerre, les hommes ne sont rien, c’est un homme qui est tout. » Lettre au Directoire, 1796
2. Masse et vitesse
La guerre devient mouvement : système des corps d'armée marchant séparément mais combattant ensemble, lignes intérieures pour battre l'ennemi successivement, manœuvre sur les derrières pour couper communications et morale.
- Corps autonomes.
- Lignes intérieures.
- Manœuvre sur les derrières.
3. Point décisif
Economiser ses forces ailleurs pour concentrer la masse sur la faille adverse. Fixer par des démonstrations, frapper par un choc brutal sur le point choisi.
« L’art de la guerre consiste... à avoir toujours plus de forces que l’ennemi sur le point où l’on attaque. » Maximes de guerre
4. Artillerie
Grandes batteries mobiles portées à portée de mousquet : le canon devient arme de rupture, créant une brèche physique et morale que l'infanterie et la cavalerie exploitent.
5. Facteur moral
Le moral prime le physique (rapport 3:1). Le général doit galvaniser ses troupes par proclamations, symboles et présence au feu ; la confiance démultiplie la puissance.
« À la guerre, le moral est au physique comme trois est à un. » Correspondance de Napoléon Ier
6. Logistique et terrain
Vivre sur le pays pour gagner en vitesse mais sécuriser les lignes de communication. Lecture minutieuse des cartes : le terrain dicte la tactique et conditionne la liberté opérative.
7. Synthèse pour l'officier
Le système divisionnaire, la manœuvre opérative et la recherche de rupture restent au cœur des doctrines modernes. Les maximes rappellent aussi les limites : excès de confiance et logistique étirée (Russie) sanctionnent l'oubli du milieu.
Géopolitique
Halford Mackinder — Pivot géographique
Géopolitique
Halford Mackinder — Pivot géographique
1. Système politique clos
La fin de l'ère des découvertes crée un monde fini où chaque mouvement a des répercussions globales. La géographie redevient centrale et les progrès ferroviaires rendent aux puissances continentales la mobilité autrefois réservée aux marines.
« L'histoire de l'humanité a été, dans une large mesure, l'histoire des invasions issues du cœur de l'Asie... » Mackinder, 1904
2. Monde-île et zone pivot
L'Eurasie + Afrique constituent le Monde-Île. Au centre, la zone pivot (Heartland) se caractérise par :
- Inaccessibilité maritime : glaciers et barrières naturelles protègent l'intérieur.
- Mobilité intérieure : grandes steppes, réseau ferroviaire potentiel.
- Autarcie : ressources suffisantes pour soutenir une puissance continentale.
3. Terre vs mer
Mackinder alerte Londres : une alliance germano-russe ou l'hégémonie d'une puissance sur le Heartland créerait une « forteresse eurasienne » capable de combiner invulnérabilité terrestre et puissance navale.
4. Formule de 1919
« Qui dirige l'Europe de l'Est commande le Heartland... » Democratic Ideals and Reality
D'où la création d'États tampons en Europe de l'Est pour empêcher une continuité Berlin-Moscou.
5. Rimland et endiguement
Spykman répond en valorisant le Rimland (croissant intérieur). Containment, OTAN et alliances périphériques visent à empêcher l'expansion du Heartland soviétique vers les façades maritimes.
6. Actualité
Routes de la Soie chinoises, résurgence russe : infrastructures terrestres cherchent à unifier le Monde-Île et à contourner la suprématie navale américaine. Le Heartland devient aussi énergétique et informationnel.
7. Synthèse pour l'officier
Position française charnière entre puissance maritime et pression eurasienne ; comprendre Mackinder, c'est intégrer le rôle des espaces et des flux dans toute stratégie contemporaine.
Guerre irrégulière
T. E. Lawrence — Les Sept Piliers
Guerre irrégulière
T. E. Lawrence — Les Sept Piliers
1. Guerre de vapeur
Refus de l'anéantissement frontal : l'insurgé doit rester omniprésent mais insaisissable, se disperser comme un gaz pour immobiliser l'ennemi sans se faire détruire.
« Notre guerre devait être une guerre de mouvement, d'espace et de temps... L'ennemi était un automate, nous étions une vapeur. » Les Sept Piliers de la sagesse
2. Algèbre de la révolte
Lawrence formalise trois facteurs :
- Algébrique : étirer l'adversaire sur un espace immense pour le contraindre à l'épuisement.
- Biologique : exploiter désert et climat pour user hommes et matériels réguliers.
- Psychologique : 2 % d'insurgés actifs + 80 % de sympathisants suffisent si le lien moral tient.
3. Géographie arme
Le désert devient une mer manœuvrière. L'attaque répétée du chemin de fer du Hedjaz vise moins la destruction que la « maladie » de la ligne, forçant l'adversaire à disperser ses troupes.
4. Influence et 27 articles
Leadership par l'influence : se fondre dans le milieu, laisser les alliés agir « passablement » plutôt que faire parfaitement à leur place. Les 27 Articles inaugurent le BPC moderne.
« La rébellion est davantage une affaire d'influence que de force. » Evolution d'une révolte
5. Logistique d'indépendance
Mobilité des bédouins, logistique portée, mais équilibre entre autonomie locale et soutien technologique (or britannique, armes modernes).
6. Postérité
Influence directe sur Liddell Hart (approche indirecte) et sur les forces spéciales contemporaines : importance du récit, du milieu humain et des opérations sur les lignes de communication.
7. Synthèse pour l'officier
Leçon de plasticité intellectuelle : adapter la grammaire du conflit, devenir tour à tour guerrier, diplomate et architecte d'influence. La guerre irrégulière est une science de l'âme.
Théorie des jeux
Thomas Schelling — Stratégie du conflit
Théorie des jeux
Thomas Schelling — Stratégie du conflit
1. Stratégie comme négociation
Les conflits sont à motivation mixte : même ennemis, les protagonistes veulent éviter l'anéantissement. L'objectif est d'influencer les choix adverses en modifiant leurs anticipations.
« La stratégie ne traite pas de l'application de la force, mais de l'exploitation d'une force potentielle. » The Strategy of Conflict
2. Points de Schelling
Les focal points sont des repères tacites qui permettent la coordination sans communication. Identifier ou créer ces seuils évite l'escalade accidentelle et guide l'adversaire vers des issues acceptables.
3. Paradoxe de l'engagement
- Irrevocabilité : brûler ses vaisseaux, s'installer sur une île.
- Délégation/automatismes : confier la riposte à un système incontrôlable.
- Réputation : publiciser sa promesse pour rendre le renoncement impossible.
Le stratège qui perd sa liberté d'action impose à l'autre la responsabilité de la catastrophe.
4. Dissuasion vs coercition
- Dissuasion : menace passive et indéfinie pour empêcher une action.
- Coercition : menace active, datée et démontrée pour forcer une action.
La coercition est plus complexe : elle exige ultimatum, démonstration limitée et gestion de la « perte de face » adverse.
5. Brinkmanship
Menacer la catastrophe via une probabilité incontrôlée plutôt qu'une certitude suicidaire : créer des situations instables (bord de l'abîme) pour pousser l'autre à céder.
« Pour être crédible, une menace doit souvent être accompagnée d'une incapacité manifeste à ne pas l'exécuter. » Arms and Influence
6. Communication par l'acte
Chaque déploiement est un message. La menace doit être assortie d'une promesse : « Si vous cessez X, je n'exécute pas Y ». Sans garantie positive, le signal devient provocation.
7. Synthèse pour l'officier
La dissuasion nucléaire et les confrontations hybrides/cyber s'appuient sur Schelling : lignes rouges visibles, engagements coûteux, gestion partagée du risque.
Agilité décisionnelle
John Boyd — Discours sur la victoire et la défaite
Agilité décisionnelle
John Boyd — Discours sur la victoire et la défaite
1. Destruction & création
Dans Destruction and Creation, Boyd explique que l'esprit doit briser ses modèles pour en synthétiser de nouveaux. La guerre oppose deux systèmes adaptatifs ; vaincre consiste à maintenir sa clarté tout en plongeant l'adversaire dans la confusion.
« Sans remise en question constante, nous devenons esclaves de nos succès passés. » Boyd
2. Cycle OODA
L'orientation est le cœur de la boucle : héritage, culture, expérience et nouvelles informations filtrent la réalité. L'objectif est d'entrer « à l'intérieur » du cycle adverse en créant des fast transients qui rendent ses perceptions obsolètes.
- Observation : collecte.
- Orientation : analyse/synthèse.
- Décision : choix d'hypothèse.
- Action : test dans le réel.
3. Patterns of Conflict
Boyd distingue trois dimensions : physique (ressources), mentale (traitement d'information) et morale (cohésion). C'est en brisant les liens moraux qu'on gagne, plus qu'en détruisant les corps.
« On gagne en brisant les liens moraux qui maintiennent l'ennemi ensemble. » Patterns of Conflict
4. Énergie de la manœuvre
Concept d'énergie-maniabilité : puissance = capacité à changer d'état plus vite et de façon variée. Multiplier les menaces sur des axes différents pour saturer l'attention adverse et provoquer la paralysie.
5. Commandement décentralisé
Auftragstaktik revisitée : donner l'intention, laisser l'exécution. L'Organic Design crée un essaim intelligent capable de réagir sans ordres détaillés.
6. Postérité
Doctrine USMC, Desert Storm, cyber et guerre électronique : l'objectif est de corrompre l'orientation de l'adversaire plus que de détruire ses capacités physiques.
7. Synthèse pour l'officier
Boyd prône l'agilité cognitive : apprendre plus vite que l'ennemi, désorganiser son apprentissage, exploiter l'incertitude. La stratégie moderne est un duel d'adaptations.
Conflits contemporains
Rupert Smith — L'Utilité de la force
Conflits contemporains
Rupert Smith — L'Utilité de la force
1. Fin de la guerre industrielle
Après 1945 et sous la dissuasion nucléaire, la bataille décisive d'anéantissement n'est plus accessible. Les armées occidentales restent pourtant calibrées pour un affrontement qui n'aura plus lieu.
« Nos armées sont structurées pour un monde qui n'existe plus. » Smith, L'Utilité de la force
2. Guerre au sein des populations
Les civils deviennent l'enjeu, le champ de bataille et les témoins. L'adversaire est fluide, asymétrique, exploite les contraintes éthiques et juridiques ; la victoire se mesure à l'influence durable plus qu'au contrôle territorial.
3. Objectifs sub-stratégiques
- Fixer un adversaire pour permettre la négociation.
- Créer un espace sécurisé pour l'action politique ou humanitaire.
- Dissuader localement massacres/exactions.
- Sanctionner ponctuellement pour marquer une limite.
Le succès tactique n'a de sens que par l'utilité sub-stratégique qu'il sert.
4. Théâtre médiatique
Chaque action est filmée en temps réel ; l'image de la force conditionne la légitimité. Un gain tactique accompagné de dommages collatéraux devient défaite politique.
« Le succès ne se mesure plus par le Body Count, mais par le soutien des populations. » Smith
5. Volonté et temps
Les conflits parmi les populations sont longs ; la ressource critique est la capacité à durer sans perdre l'appui politique. La force doit gérer la dialectique patience/volonté.
6. Officier intégrateur
Le chef militaire doit devenir architecte interministériel : intégrer ONG, police, diplomatie dès la planification. La maîtrise des sciences politiques, économiques et sociales devient indispensable.
7. Synthèse pour l'officier
La force est un outil de transition : elle empêche le pire et rend le politique possible. Chaque engagement doit répondre à la question : « Quelle utilité réelle de la force déployée ? »
Stratégie paradoxale
Edward Luttwak — Le Paradoxe de la stratégie
Stratégie paradoxale
Edward Luttwak — Le Paradoxe de la stratégie
1. Logique paradoxale
Contrairement au monde civil, la route la plus directe est la plus dangereuse : l'adversaire vous y attend. La « mauvaise route » devient la bonne parce qu'elle est inattendue.
« Si vis pacem, para bellum » illustre le paradoxe stratégique : vouloir la paix impose de préparer la guerre. Luttwak
2. Dimension horizontale
- Succès offensif.
- Point culminant (limites logistiques, adversaire raccourcissant ses lignes).
- Renversement : l'overextension transforme la victoire en vulnérabilité.
La prudence consiste à s'arrêter avant le point de bascule.
3. Dimension verticale
- Technique : performance de l'arme.
- Tactique : conduite du combat.
- Opératif : manœuvre de théâtre.
- Stratégie de théâtre : articulation géographique/temporalité.
- Grande stratégie : intégration politique, économique, morale.
4. Harmonie des niveaux
Un niveau peut annuler les autres : innovation technique sans doctrine adaptée, ou victoire tactique sans objectif politique cohérent. Le génie stratégique maintient la cohérence verticale.
« Le génie stratégique consiste à maintenir la cohérence entre tous les niveaux face à un adversaire qui tente de briser la chaîne. » Strategy: The Logic of War and Peace
5. Paradoxe de la paix
Une guerre « consommée » peut engendrer la paix ; arrêter trop tôt fige le conflit et prépare une reprise plus violente. Les cessez-le-feu prématurés deviennent des incubateurs de guerre.
6. Officier analyste du paradoxe
L'officier doit se demander comment son succès prépare sa défaite future, intégrer systématiquement la réaction adverse et ajuster le plan avant le rendement décroissant.
7. Synthèse
La stratégie est une science de la relation : accepter les paradoxes, éviter la linéarité, et utiliser la grille des cinq niveaux pour aligner moyens et finalités.