▶ Regarder l'épisode
L'influence : nouveau centre de gravité de la puissance
Le 30 avril 1943, la marée dépose sur une plage de Huelva le corps d'un major des Royal Marines porteur de documents annonçant un débarquement allié en Grèce. Le major n'a jamais existé : c'est l'opération Mincemeat, qui détourne les divisions allemandes de la Sicile en exploitant une intuition promise à un long avenir — un adversaire croit toujours davantage ce qu'il pense avoir découvert par lui-même. Quatre-vingts ans plus tard, les corps ont disparu des plages, mais les mêmes mécanismes se sont numérisés, industrialisés et banalisés au point de toucher chacun d'entre nous. La Revue nationale stratégique de 2022 classe désormais l'influence parmi les fonctions stratégiques de la France, au même titre que la dissuasion nucléaire.
La grammaire de la manipulation
- Trois altérations de l'informationLa mésinformation, circulation involontaire d'inexactitudes ; la désinformation, manœuvre délibérée jusqu'aux deepfakes produits en série ; la malinformation, la plus difficile à neutraliser, qui s'appuie sur des documents authentiques sortis de leur contexte au moment précis où ils peuvent nuire.
- Le blanchiment de l'informationLa méthode dite de l'escalier, portée à son point de perfection par l'opération INFEKTION du KGB : une rumeur injectée dans un petit journal remonte marche après marche vers des canaux crédibles, chaque reprise blanchissant la précédente. La théorie du SIDA « sorti d'un laboratoire américain » circule encore.
- Astroturfing et fenêtre d'OvertonSimuler un soutien populaire à coups de comptes-marionnettes, déplacer progressivement les limites de ce qu'une société juge acceptable — en exploitant le biais de confirmation et le biais d'ancrage.
- Les industriels du récitLe projet Lakhta et l'Internet Research Agency dès 2014, l'opération Doppelgänger qui clone les sites du Spiegel ou de 20 Minutes en 2023, le mode opératoire Storm-1516 documenté par Viginum en 2025, et le réseau chinois Dragonbridge qui noie les recherches sur Taïwan ou le Xinjiang.
- L'influence par capillaritéAu-delà des écrans : le transport de délégations officielles (l'enquête d'Intelligence Online sur VIC Transport et ses partenariats sportifs parisiens), le financement de militants indépendantistes par le Baku Initiative Group, ou la stratégie China Standards 2035 pour verrouiller les normes de la 5G et de l'IA.
- La défense en trois leviersLégislatif, avec la loi de 2024 contre les ingérences étrangères et le répertoire de la HATVP ; technique, avec Viginum et l'ANSSI passés du démenti à l'anticipation ; diplomatique, avec la Francophonie face aux discours anti-français en Afrique.
Ce qu'il faut retenir
L'influence n'est pas néfaste en soi : la ligne de partage ne passe pas entre influence et absence d'influence, mais par la transparence — l'opacité est précisément ce qui transforme une présence en ingérence. La cible première n'est plus un état-major mais le libre arbitre des citoyens, et le champ de bataille traverse nos écrans, nos stades et nos institutions. Comprendre ce jeu, en identifier les mécanismes et les biais, est la condition première de la résilience.
Lire la transcription intégrale
30 avril 1943. Au large de Huelva, sur la côte sud de l'Espagne, un pêcheur repère un corps que la marée ramène lentement vers le rivage. L'homme porte l'uniforme d'un major des Royal Marines, une mallette est attachée à son poignet par une chaînette, et cette mallette contient des documents d'état-major qui évoquent, lettres personnelles à l'appui, un prochain débarquement allié en Grèce. Les services espagnols photographient les documents, Berlin les authentifie, et Hitler fait déplacer plusieurs divisions vers les Balkans, si bien que lorsque les Alliés débarquent en Sicile quelques semaines plus tard, ils trouvent face à eux des défenses dégarnies.
Le major en question n'a pourtant jamais existé, puisque le corps est celui d'un vagabond gallois, préparé pendant des mois par le renseignement britannique, qui a poussé le souci du détail jusqu'à glisser dans ses poches des tickets de théâtre et la lettre d'une fiancée imaginaire. L'opération porte le nom de Mincemeat, et elle repose sur une intuition qui traversera tout le siècle, celle qu'un adversaire accorde toujours plus de crédit à ce qu'il croit avoir découvert par lui-même qu'à ce qu'on cherche à lui faire admettre.
Bienvenue dans ce deuxième épisode d'Angle d'attaque, la série qui décortique le monde du renseignement, l'intelligence économique, la cyber et les stratégies de pouvoir. Aujourd'hui, l'influence, devenue le nouveau centre de gravité de la puissance, car quatre-vingts ans après Huelva, si les corps ont disparu des plages, les mécanismes qui avaient trompé l'état-major allemand se sont numérisés, industrialisés et banalisés au point de toucher désormais chacun d'entre nous.
Avant d'être une doctrine militaire, l'influence est un art aussi ancien que le pouvoir lui-même. Lorsque Aristote rédige sa Rhétorique au quatrième siècle avant notre ère, il décrit déjà les trois leviers de toute persuasion, c'est-à-dire l'ethos, l'autorité de celui qui parle, le pathos, l'émotion de celui qui écoute, et le logos, la solidité apparente du raisonnement. À la même époque, Sun Tzu enseigne que l'excellence suprême consiste à soumettre l'ennemi sans combattre. Les supports changent avec les siècles, mais la logique demeure, puisque la monnaie devient un message lorsque les empereurs romains y font graver leur profil, et que l'architecture devient un discours lorsque Versailles met en scène le pouvoir de Louis XIV. C'est Machiavel, au seizième siècle, qui théorise le premier cette manipulation consciente des rapports de force.
Ce qui change au vingtième siècle, c'est l'échelle. En 1917, l'Amérique entre en guerre alors que son opinion publique n'y est pas préparée, et le président Wilson confie à la Commission Creel le soin de l'y rallier. L'agence fédérale mobilise les affiches, les ciné-journaux, la presse locale et surtout soixante-quinze mille orateurs, les Four-Minute Men, chargés de prendre la parole quatre minutes dans les théâtres et les églises du pays, démontrant en deux ans qu'un État moderne peut fabriquer le consentement de sa propre population.
La guerre froide transforme ensuite cette propagande de masse en artisanat de précision. À Téhéran par exemple, au cours de l'été 1953, les manifestations qui éclatent contre le Premier ministre Mohammad Mossadegh, coupable aux yeux de Londres et de Washington d'avoir nationalisé le pétrole iranien, présentent toutes les apparences d'un mouvement populaire spontané, alors qu'elles ont été préparées, financées et encadrées par la CIA et le MI6, qui ont acheté des relais de presse, répandu des rumeurs de complot communiste et rémunéré des agitateurs pour donner à un coup d'État le visage d'un soulèvement de la rue. L'opération Ajax renverse Mossadegh et restaure le Shah pour un quart de siècle. Le KGB porte cette grammaire à son point de perfection dans les années 1980 avec l'opération INFEKTION, qui vise à faire croire que le virus du SIDA serait sorti d'un laboratoire militaire américain, selon la méthode dite de l'escalier, où la rumeur, injectée à bas bruit dans un petit journal indien, remonte marche après marche vers des canaux de plus en plus crédibles, chaque reprise blanchissant la précédente. Des décennies plus tard, la théorie circule toujours, ce qui illustre la propriété la plus redoutable de la désinformation, sa persistance.
Ces opérations relevaient du domaine réservé des services. Ce qui a changé depuis, c'est que l'influence s'est installée au centre des doctrines de défense, puisque la Revue nationale stratégique de 2022 la classe officiellement, en France, comme une fonction stratégique à part entière, au même titre que la dissuasion nucléaire. Le texte la définit comme la capacité d'un acteur à agir sur les forces morales d'un pays pour modifier ses perceptions et, à terme, ses comportements, sans jamais recourir à la contrainte physique.
Le champ informationnel où se livre cette bataille connaît trois formes d'altération. La mésinformation désigne la circulation involontaire d'informations inexactes, ces rumeurs que la viralité des réseaux entretient sans intention de nuire, et qui composent un bruit de fond compliquant l'accès aux faits. La désinformation relève au contraire de la manœuvre délibérée, puisqu'il s'agit de contenus fabriqués pour tromper, polariser ou peser sur une décision, jusqu'aux deepfakes que l'intelligence artificielle permet de produire en série. La malinformation, enfin, demeure la plus difficile à neutraliser, parce qu'elle s'appuie sur des éléments authentiques, des documents réels fuités mais sortis de leur contexte, et réinterprétés, au moment précis où ils peuvent nuire à une cible, ce qui rend tout démenti à peu près inopérant.
Derrière ces catégories opèrent des mécanismes bien documentés. Le blanchiment de l'information fait remonter un récit le long d'une chaîne de relais qui va du blog obscur au réseau social, puis du média local à l'institution reconnue. L'astroturfing simule un soutien populaire authentique à coups de comptes-marionnettes, tandis que la fenêtre d'Overton décrit la manière dont on déplace progressivement les limites de ce qu'une société juge acceptable. Toutes ces techniques exploitent les mêmes failles de notre cognition, du biais de confirmation, qui nous fait retenir ce qui conforte nos croyances, au biais d'ancrage, qui transforme la première information reçue en point de référence de nos jugements ultérieurs.
L'ensemble suit un cycle en quatre temps. À l'origine, une rumeur bricolée, une photo sortie de son contexte ou un chiffre inventé, souvent testée en plusieurs versions pour identifier celle qui prendra racine. Vient ensuite l'amplification par les réseaux sociaux et les médias complaisants, de préférence aux moments où la société est vulnérable, puis le récit se détourne selon les publics, avant que l'impact ne devienne concret, sous forme de tensions sociales ou d'érosion de la confiance dans les institutions. Car la fausse information ne prospère jamais en terrain neutre, elle s'accroche toujours à des attentes et à des frustrations bien réelles.
Les héritiers d'INFEKTION disposent aujourd'hui d'une véritable chaîne de production. À partir de 2014, le projet Lakhta, piloté depuis Saint-Pétersbourg par l'Internet Research Agency, industrialise la fabrique de personnages fictifs et de faux groupes militants pour exploiter les fractures de la société américaine, jusqu'à l'élection présidentielle de 2016, où des manifestations bien réelles furent organisées dans la rue depuis des comptes qui n'existaient pas. En 2023, l'opération Doppelgänger pousse le mimétisme jusqu'à cloner presque parfaitement les sites de grands médias européens, du Spiegel à 20 Minutes, pour y publier de faux articles hostiles à l'Ukraine, en exploitant la confiance que nous accordons machinalement à une charte graphique familière. En mai 2025, le service français Viginum documente le mode opératoire Storm-1516, soit soixante-dix-sept attaques informationnelles construites en quatre temps, primo-diffusion sur de faux sites, blanchiment par des relais rémunérés, amplification par des comptes jetables, puis reprise dans des canaux diplomatiques. La Chine n'est pas en reste, puisque le réseau Dragonbridge a inondé YouTube, Facebook et TikTok de centaines de chaînes diffusant des vidéos générées en série pour noyer les recherches sur Taïwan ou le Xinjiang sous ses propres récits.
Il serait pourtant trompeur de réduire cette bataille aux écrans, car l'influence contemporaine avance aussi par capillarité dans les infrastructures civiles et les services de proximité, au plus près des cercles de pouvoir. Le site Intelligence Online a ainsi enquêté sur la société VIC Transport, spécialisée dans le transport haut de gamme de chefs d'État et de délégations officielles en France, dont le dirigeant, Ilkan Cengiz, préside par ailleurs le patronat franco-turc à Paris. Selon cette enquête, l'entreprise constitue un levier d'influence pour Ankara, une position renforcée en 2025 par un triple partenariat avec le Paris FC, le Stade Français et le Paris Basketball, le sport demeurant l'un des vecteurs les plus efficaces de normalisation sociale. Le procédé se décline sur tous les continents, du Baku Initiative Group, qui finance des déplacements de militants indépendantistes ultramarins à Bakou pour fragiliser la souveraineté française en Nouvelle-Calédonie ou en Martinique, jusqu'à la stratégie chinoise China Standards 2035, qui vise à imposer ses normes techniques dans les organismes internationaux pour verrouiller les marchés de la 5G, de l'intelligence artificielle et des semi-conducteurs. L'influence n'est pourtant pas néfaste en soi, et la ligne de partage ne passe pas entre influence et absence d'influence, mais bien par la transparence, l'opacité étant précisément ce qui transforme une présence en ingérence.
Face à ces offensives, la défense s'organise. Le premier levier est législatif, puisque la France s'est dotée en 2024 d'une loi contre les ingérences étrangères, qui instaure depuis le 1er octobre 2025 un répertoire numérique géré par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, où doit s'inscrire, sous peine de sanctions pénales, quiconque exerce une activité d'influence pour le compte d'un mandant étranger. Le deuxième levier est technique, des services comme Viginum et l'ANSSI traquant les signaux précurseurs d'une attaque et passant du démenti après coup à l'anticipation des récits adverses. Le troisième levier est diplomatique, à l'image de l'Organisation internationale de la Francophonie, forte de plus de 350 millions de ressortissants, qui a permis de renouer des partenariats sur un continent africain submergé par les discours anti-français, et où opère en sens inverse Africa Corps, l'héritier de Wagner.
Sur la plage de Huelva, en 1943, la cible était un état-major. Aujourd'hui, la cible première est le libre arbitre des citoyens, et le champ de bataille traverse nos écrans, nos stades et nos institutions. Chaque pays et chaque organisation se trouve engagé dans cette confrontation permanente où le code source d'un algorithme, le rachat d'un club sportif et la logique d'une visite officielle sont des pions sur le même échiquier, et comprendre ce jeu, en identifier les mécanismes et les biais, constitue la condition première de la résilience, puisque dans l'espace informationnel, la connaissance et la vigilance restent les seuls remparts de la souveraineté.
Pour approfondir ces questions, je vous recommande de suivre les éclairages de Chloé Debiève, spécialiste du sujet, ainsi que la page dédiée aux enjeux de l'influence et de la désinformation sur offensive-intelligence.com, où se trouve également la newsletter Angle d'attaque dont cet épisode est tiré.
On se retrouve très bientôt pour un nouvel épisode d'Angle d'attaque, le podcast dédié aux enjeux de pouvoir, à l'intelligence économique, à la cyber et au renseignement.